Faire ça ou peigner la girafe, hein ?

Pauvre Marius?

(20/02-2014) – Des dizaines de roquettes s’abattent régulièrement sur mon pays. Personne ne réagit.

Si, lorsque nous détruisons les rampes de lancement, nous tuons un des terroristes, l’Europe entre en ébullition.

Des milliers de personnes sont assassinées en Syrie chaque jour, personne ne réagit.

Si une girafe de 18 mois est abattue dans le zoo de Copenhague, l’Europe entre en ébullition.

On s’offusque du sort d’une girafe, mais on n’agit pas par rapport aux conditions de vie misérables des poules pondeuses, des conditions de vie des poulets (17 à 22 poulets/m2, soit moins d’une feuille A4 par poulet), des conditions de vie des cochons, qui n’ont rien de rose.

Les végétariens ne devraient pas être trop fiers non plus. Avez-vous vu comment on traite les vaches laitières, par exemple ? : des veaux séparés de leur mère dès la naissance, comme vous pouvez le voir dans ce petit reportage de France3 (une minute cinquante-quatre)

Des vaches épuisées de produire tant de lait, des cornes brûlées à l’acide, l’abattoir pour seule perspective… C’est presque une libération.

Et pourtant, tout ça, on le sait. Il suffit d’aller sur YouTube et de le voir, ou tout simplement de s’y intéresser. Mais non, on préfère s’apitoyer sur le sort d’une girafe copenhagoise.

Pourquoi ?

La réponse est en plusieurs parties :

1. Les forts et les faibles

Pauvre Fatima !

Avant tout, l’affaire a été présentée de façon superbement simpliste : des méchants (les hommes) ont tout bonnement décidé de tuer un être faible et sans défense (une girafe). C’est donc déclaré injuste et il faut monter au créneau. De plus, il n’y a aucune retombée pour ceux qui vont prendre la cause de la girafe. Il n’y a pas d’aléa, pas de manque de luxe du quotidien, pas de dilemme, pas d’à côté négatif, rien. C’est simple et c’est sans bavure.

Si une girafe venait à donner un coup de pied malencontreux à un gardien de zoo copenhagois et que celui-ci en mourait (en théorie, cela pourrait parfaitement arriver), peu de personnes s’en inquiéteront. C’est un être faible (la girafe) qui, en plus par erreur, tue un être fort (l’homme), alors c’est excusé.

C’est exactement le même principe lorsqu’on parle des roquettes qui pleuvent sur Israël, obligeant les enfants israéliens à vivre sous des conditions extrêmement stressantes (à partir du moment où l’alerte rouge sonne, on a 15 secondes pour se mettre à l’abri. Pas une de plus.)

Les Arabes, forts de leurs 220 millions de personnes ont réussi à se faire passer pour faibles par rapport aux six millions d’Israéliens qui sont considérés comme « occupants » de leur propre pays (qui, je le rappelle, est de la taille de la Bretagne).

Donc même principe : lorsque le « faible » attaque, c’est tout excusé, et on n’en parle pas. Si le « fort » se défend”, c’est horrible. Pour ce qui est du tour de passe-passe utilisé pour inverser les rôles, c’est une autre histoire, mais elle est un peu reliée à l’histoire de Marius, et profondément psychologique, je vais donc en toucher encore deux mots.

Mais, me direz-vous, dans les élevages que j’ai nommés, les animaux sont bels et bien les faibles. Les enfants israéliens qui vivent sous la menace constante des armes arabes sont bel et bien faibles aussi. Les enfants ou les civils syriens qui sont massacrés sont faibles aussi. Pourquoi ce manque de réaction ?

À cela, plusieurs explications aussi

2. Et moi, et moi, et moi

Dans ces cas, il y a un intérêt pour l’individu.

Le choix...

On a une tendance à croire que les supermarchés, c’est moins cher. Ils le sont, pour certaines choses, c’est vrai, mais pas pour tout. Ne vous inquiétez pas, ce qu’ils vendent à perte dans un rayon, il le récupère ailleurs : sur les jouets fabriqués par des enfants en Chine (ou tout simplement par des personnes aux conditions d’emploi proche de l’esclavage) ou sur des superbes marges sur les produits alimentaires. Les agriculteurs vendent les pommes de terre, par exemple, à Carrefour ou autre, pour 10 ou 12 cents le kilo. Les acheteurs examinent les patates à la loupe et si quelques pommes de terre ont une tâche, un mauvais coup ou autre, le prix de kilo dégringole.

Donc pas d’inquiétude de ce côté, les supermarchés se rattraperont. À ce propos, ils ont presque réussi le même tour de passe-passe qu’en Israël par rapport aux Arabes : faire passer le faible (l’agriculteur) comme fort et méchant (ils se plaignent tout le temps) et eux, les supermarchés, comme faibles et au service du consommateur.

Si les supermarchés devaient avoir la même marge et les agriculteurs de quoi vivre, les prix feraient un sacré bond. Vous imaginez-vous si les agriculteurs devaient avoir le double pour un kilo de patate ? 20 centimes, par exemple… Vous paierez pour ainsi dire le double aussi. Vous achèteriez ?

Alors oui, il y a un intérêt pour l’individu à rester dans l’ignorance et à ne pas s’en occuper, parce que sinon, cela risquerait de toucher mon portefeuille, et… Bon… On ne veut pas.

Soyons francs : bien sûr on va acheter des fois au marché, ou chez le producteur si on a la chance d’habiter la campagne. Mais si nous devions tout payer de façon équitable, un SMIC ne ferait pas une semaine. Logique, on va acheter où c’est moins cher et on va préférer ne pas trop savoir sur les conditions d’élevage ou sur la façon dont c’est manufacturé.

Mais, et la Syrie ? Et Israël ?

La aussi, il y a un intérêt. C’est la mode d’être anti-israélien et, ne nous leurrons pas, il y a plus d’Arabes que de juifs en France, il y a plus de voix à aller chercher pour les hommes politiques du côté anti-israélien que pro.

Syrie, le problème est compliqué, car personne ne veut se mettre à dos les pro-Assad (Iran et autres pays chiites qui ont du pétrole) ou les contre-Assad (l’Arabie Saoudite et autres pays sunnites qui ont du pétrole aussi), on n’aimerait pas non plus que l’un ou l’autre exhorte ses cohortes à se faire exploser dans les brasseries des Champs Elysées en plein mois d’août. Donc, on ferme les yeux et on retombe sur d’autres pays de la région où les choses sont d’apparence plus simple (et où on peut gagner en popularité) comme… Israël.

3. La simplification, c’est tout

Cela nous mène au troisième point : il est plus simple de se concentrer sur un principe « les bons, les méchants », facile à retenir que de se concentrer sur quelque chose de plus compliqué.

La Syrie, c’est d’abord compliqué. Surtout depuis qu’on a compris que les révolutionnaires sont tout aussi sanglants qu’Assad, voire pires.

Israël, c’est d’abord plus simple, tant qu’on ne cherche pas à comprendre.

Le traitement des animaux destinés à la consommation, ou des produits qu’on consomme, c’est compliqué. Il y a des données économiques et tout un système, qu’en plus, on utilise et qui risquent de nous pénaliser économiquement.

Le traitement d’une girafe dans le zoo de Copenhague est d’abord plus simple, tant qu’on ne cherche pas à comprendre.

Voyez-vous les points communs ?

Dans ces deux cas, une des situations est d’abord plus simple, ou a été présentée de façon simple.

Il est plus simple de se dire : Les humains sont méchants et ont tué une girafe sans défense que de se mettre à comprendre l’explication.

Il est plus simple de se dire : les Israéliens sont méchants et ont tué des pauvres gens sans défense que de se mettre à comprendre ce qui se passe.

Si on met ces choses d’abord simples à comprendre, qui en plus jouent sur des principes de base et enfantins chez nous (les gentils, les méchants), on comprend pourquoi il est plus aisé de se contenter de ça plutôt que de se torturer les méninges à essayer de comprendre.

On peut donc facilement, plus facilement, laisser de côté les choses plus compliquées.

4. Le revers de la médaille

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Même principe, et un peu dans le même ordre d’idée, si on veut expliquer à quelqu’un que les choses ne sont pas si simples, que nous parlions d’Israël ou de la girafe, cela va demander des explications, des connaissances.

Pour repousser une accusation qui dit « il y a l’apartheid en Israël », accusation facile à dire. Il faut une connaissance de ce que veut dire « apartheid » et des conditions de vie ici. Il faut quelqu’un capable d’expliquer : Non, en fait, les Arabes vivent sous les exactes mêmes conditions que tout le monde. Les mêmes écoles, les mêmes hôpitaux, les mêmes médecins, les mêmes conditions de vie, les mêmes droits, droit de vote, droit d’être élu (12 Arabes sont membres du parlement en Israël… Combien d’Arabes dans le parlement en France ?), etc. Il n’y a aucun apartheid.

Pour toute accusation, facile à dire, il faut toute une explication qui demande, des fois, certaines connaissances approfondies.

Même principe avec la girafe : Il est plus facile d’accuser le zoo de cruauté que de comprendre ce qui s’est passé. Il faut quelqu’un capable d’expliquer comment fonctionne le zoo de Copenhague, qui sache qu’il y a un programme auquel participent certains zoos européens, qui connaisse aussi la mentalité danoise.

Bref, ici aussi, il est plus difficile de contredire que d’accuser. En plus, il y a le principe d’avoir l’impression de ne pas avoir d’influence.

5 . Que puis-je y faire ?

Les choses vont vite dans notre société et les informations, vraies ou fausses, se propagent à la vitesse grand V.

Lorsque j’enseignais internet (voui, voui, j’ai été prof d’informatique aussi), j’essayais de faire comprendre une chose importante à mes élèves : « N’importe quel locdu peut faire une page internet aux apparences officielles et déblatérer n’importe quelle connerie. Même les livres ont moins de valeur, car n’importe qui peut se faire auto-publier ».

On avait l’habitude que ce qu’il y avait dans les dictionnaires, dans les encyclopédies, c’était mots d’évangiles. Aujourd’hui, les gens croient Wikipédia avec la même déférence. Le fait est qu’il y a beaucoup d’informations vraies, mais aussi un peu n’importe quoi aussi.

Même chose avec la télévision, la radio et autres médias.

En gros, aujourd’hui, le problème n’est plus de trouver l’information, mais de faire le tri. On est obligé d’avoir un esprit critique aiguisé.

Cette évolution a à peine une quinzaine d’années, et les gens n’ont pas tous encore eu le temps de percuter. Et on peut facilement prendre certaines choses au sérieux qui ne le sont pas, et vice-versa. La manipulation est également chose aisée.

Toutes ces informations, qui en plus nous paraissent souvent véridiques, nous submergent, et l’individu a l’impression de devenir de plus en plus insignifiant, sans pouvoir, sans force.

On est donc obligé d’agir sur d’autres actions qui nous donnent l’impression d’avoir une importance. Et pourtant…

Powerless

Comment faire arrêter le massacre en Syrie ? Hum… Trop compliqué, et en plus, je risque de me mettre trop de personnes à dos, donc je vais donner une pièce ou un billet à la Croix-Rouge. Au moins, j’aurais fait quelque chose. De l’argent qu’on aura donné, une infime partie sera reversée à cette cause, mais le reste disparaîtra dans l’administration.

Le massacre continue, mais on a la conscience tranquille et l’impression d’avoir fait quelque chose.

Comment faire arrêter l’exploitation des animaux ? Hum… Trop compliqué, et en plus, ça risque de me coûter du fric. Donc j’achète écologique (car « bio » peut être tout aussi intensif). Et puis je vais acheter à l’épicerie du coin de temps à autre et au marché.

Les animaux sont toujours maltraités, cela ne change rien à rien, mais on a la conscience tranquille et l’impression d’avoir fait quelque chose.

Pour les autres choses, plus « simples », c’est encore plus facile. Il suffit de joindre des groupes Facebook anti-israéliens (ou antisionistes, ou antisémites). On partage quelques vidéos YouTube (en prenant soin d’éviter celles qui montrent l’autre côté de l’affaire) tout en faisant quelques commentaires outrés qui parlent d’apartheid et de camps de concentration.

Le gros avantage, et la différence de ceci et des deux premiers cas, c’est que là, tout d’un coup, on a l’impression de faire quelque chose. On a une importance. Un rôle. On participe, en quelque sorte. On a des réponses, des commentaires : une importance.

Pour la girafe, même chose : On joint le groupe Facebook, on publie la vidéo de la girafe, quelques photos assorties de quelques commentaires bien outrés et pan, on a agi, on a une importance. On a un rôle. On participe à une cause. On a des réponses, des commentaires : une importance.

Dans ce grand univers, dans ce monde où nous ne sommes que poussière, tout d’un coup, nous ressortons du lot. Alors bien sûr, on ne va pas laisser passer ça.

Et c’est bien pour ça qu’une fois qu’on a cette importance, ce rôle, qu’on est devenu « quelqu’un », il est très difficile (et pour certains, impossible), de revenir en arrière et de changer d’avis. On continuera dans son erreur, peu importe les arguments qui seront apportés. Car il est tout d’un coup question de notre ego et de manque de confiance en soi. Et il est difficile, lorsqu’on a une faible personnalité, d’admettre ses erreurs et de changer d’avis et de point de vue.

Mais ça, c’est une autre histoire, que j’ai d’ailleurs décortiquée dans un autre article que je n’ai pas remis en ligne sur mon site officiel (c’était par rapport au problème sectaire). Je le ferai bientôt. (Cyril Malka)

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