La sortie d’Ukraine

La sortie d'Ukraine - illustration(25/05-2022) – Nous étions fin février.

– Mais non! Pas de raison de paniquer! Bien entendu que les Russes ne vont pas attaquer. Ils veulent juste montrer leurs muscles.

– Oui, oui, je ne vois pas pourquoi ils risqueraient de se mettre l’Europe et les US à dos. De plus, les Russes et les Ukrainiens s’entendent bien, ce sont quasi des frères, il n’y aura pas de guerre.

Nous sommes sur WhatsApp et discutons en famille, notre fils, Danni, vit en Ukraine, à Kharkiv. Il y dirige deux entreprises: Un centre d’appels dont il est gérant et un petit restaurant genre Kebab qui lui appartient.

À Kharkiv, personne n’y croit non plus.

– Bon… Répond Britt. J’espère que vous n’allez pas me faire regretter de ne pas avoir plus insisté pour que tu rentres à la maison aussi vite que possible.

– Ahah! Non, ne t’inquiète pas, maman. Tout se passe bien ici.

Quelques jours plus tard, vers 5h00 du matin, nous recevons un message WhatsApp sur le groupe de la famille venant de Danni: Les Russes envahissent l’Ukraine et les bombes pleuvent autour de Kharkiv comme autour de Kiev.

Pendant de longues périodes, les bombardements sont si constants qu’on pourrait croire à un roulement de tonnerre. Il n’y a pas de pause entre les bombes.

Une bombe touche un immeuble à peine à cinquante mètres de celui de Danni.

Heureusement, Danni connaît du monde et un de ses amis qui habite un peu à l’extérieur de Kharkiv l’héberge.

Les combats font toujours rage et Danni est loin d’être en sécurité, même s’il est un peu moins exposé qu’il ne l’était.

Les bombardements se font plus intenses. Il faut partir. Il ne peut pas rester là. Il y a quelques véhicules russes dans les rues, un peu perdus, car les Ukrainiens ont changé les plaques de noms de rues et les Russes n’ont ni GPS ni rien, à peine des vieux portables.

Je ne vais pas retracer le périple de Danni en détail, vous pouvez le voir sur la carte ci-dessous.

Un de ses amis l’a conduit, au péril de sa vie, en voiture, jusqu’à Kryvyi Rih. Ils ont dormi dans une gare pour se protéger des bombardements à Kremenchuk.

Puis, de Kryvyi Rih, il a pris des trains bondés jusqu’à Lviv. Cette partie du voyage était longue et fatigante, mais il était hors des zones de combat, le plus dur était fait, mais il ne faut pas tenter le diable et mieux vaut garder les doigts croisés.

Nous ne dormions pas beaucoup à cette période et il nous était difficile de nous concentrer. Danni envoyait régulièrement sa position et Britt la mettait sur une carte Google, qui est donc devenue celle que vous voyez ci-dessus.

À part lui envoyer des messages de soutien, des blagues vaseuses de temps à autre, la plupart de notre temps passait à parler de la situation, de suivre les informations en plusieurs langues pour suivre autant que possible le fil d’infos, d’attendre l’envoi de position et de nous inquiéter lorsqu’il tardait trop.

De Lviv, Danni a pris un taxi pour la frontière hongroise, à Tiszabecsi. Il a fait la queue toute la nuit pour passer la frontière.

De Tiszabecsi, il a pu prendre le train pour Budapest. Là, il a pu dormir dans un hôtel près de la gare. Après plus de 25 heures sans sommeil et plus de 12 heures à faire la queue, ça fait du bien.

De Budapest à la maison, il ne s’agissait plus que de prendre l’avion comme n’importe quel autre touriste, tout comme le voyage de Tiszabecsi à Budapest d’ailleurs. Là, il n’y avait plus de problèmes.

Le périple a duré cinq jours (plus deux jours à passer de la Hongrie à la maison, mais ce n’était alors plus les mêmes conditions). Vous ne pouvez pas vous imaginer comme cinq jours peuvent être longs, en fait.

Quand Danni est arrivé à la maison, il avait quelques vêtements achetés à Budapest et son ordinateur portable.

Danni arrivé à la maison. Bien reçu par nous tous, Nefnef également.

Fini le centre d’appels, parti son ordinateur gamer super perfectionné avec grand écran concave. Disparu le restaurant dans lequel il avait tout investi.

Parti tout son argent: Ben dame! il avait son compte en banque dans une banque russe, en Ukraine, certes, mais avant la guerre, c’était très naturel. Fermée la banque, vidés les comptes, le compte-chèques, la carte et les économies.

Il avait heureusement quelques milliers de dollars cash qu’il n’avait pas pu mettre en banque… heureusement. Mais sinon, à part ça, les fringues qu’il avait sur le dos et son portable Asus Legion, il ne lui restait rien, absolument rien de plus de cinq ans de travail.

On en a parlé, bien entendu, j’ai connu ça également: Après un accident qui a failli me coûter la vie, j’ai également tout perdu: Boulot, argent, maison… Tout. Britt a aussi vécu quelque chose d’approchant et a également été obligée de se reconstruire son monde.

En quelques heures, en quelques minutes, tout peut disparaître. Nous pensons vivre dans une réalité solide alors que la réalité peut changer en une fraction de seconde.

J’ai essayé d’apprendre ce concept à mes enfants. J’ai toujours ricané de concepts comme “assurer sa retraite” ou “les acquis sociaux” ou “il me faut un CDI pour avoir une sécurité”.

La seule réalité est que rien n’est acquis. Jamais. Il n’y a rien d’assuré. Jamais. Il n’y a pas de sécurité. Jamais.

Il s’agit de garder l’équilibre et de jongler avec les frasques de la réalité et à garder la tête hors de l’eau.

Il s’agit de jouir de ce qu’on a comme si c’était le dernier jour, car il se peut que ce soit le dernier jour.

J’ai essayé d’enseigner ce concept à Danni. Je ne pense pas que cela ait marché, mais Poutine s’en est chargé.

Je ne pense pas qu’on puisse faire passer cet héritage ou cette expérience à ses enfants en “théorie”. On ne peut pas leur expliquer. On ne peut que l’illustrer, la raconter, mais il y a ce foutu principe humain qui fait qu’on est persuadé que cela n’arrive qu’aux autres.

Le problème est que nous sommes tous l’autre de quelqu’un et donc des fois, ça tombe sur nous.

C’est une leçon dure, très dure, mais importante. Le problème est que je me demande si on peut retransmettre cette leçon ou s’il faut en faire l’expérience avant de le comprendre.

Si cette histoire peut vous permettre, à partir d’aujourd’hui au moins, d’apprécier plus le fait d’être aux côtés de quelqu’un que vous aimez, que votre enfant soit en bonne santé, que vous pouvez entendre chanter l’oiseau et le voir, que vous pouvez aller en vacances cette année, même si c’est dans un endroit paumé… ça me fera très beaucoup plaisir.

Une seule chose est sûre et c’est que nous ne sommes sûrs de rien. (Cyril Malka)

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